Jean-Laurent Cassely - PBM - 13/08/2009
Point de vue

Les immigrés et le travail ouvrier

Interview de Maryse Tripier, professeur émérite de sociologie à l’Université de Paris 7 – Denis Diderot, spécialiste de l’immigration. Elle a travaillé sur la place des immigrés dans la classe ouvrière en France.

PBM - Où en est la population ouvrière en France ? A-t-elle tendance à baisser comme on le lit souvent ?
Maryse Tripier - La population ouvrière est encore immense en France. En terme de CSP (catégorie socio-professionnelle), certes, elle baisse. Notamment dans les secteurs traditionnels de la sidérurgie, de l’automobile ou de l’équipement. Mais si on refuse de limiter les ouvriers au secteur qu’on nommait traditionnellement « productif » et qu’on adopte une vision plus large du système, on se rend compte que le travail ouvrier ne diminue pas. Simplement, ces dernières années, ce travail ouvrier a migré vers les services. Les personnes qui occupent ces emplois sont considérés comme des « employés », mais leurs conditions de travail restent caractéristiques du travail ouvrier : un travail pas ou peu qualifié, une vie sans promotion.

Qui sont ces nouveaux ouvriers ?
On trouve dans cette catégorie les employés des centres d’appel, de la restauration rapide, les livreurs, les caissières de supermarché. Dans tous ces métiers, il y a des horaires très précis à respecter et la surveillance de la hiérarchie est très étroite. Ce sont des métiers sans évolution, qui n’ont pas donné lieu à une profession : il est très difficile pour cette population d’accéder aux classes moyennes.
Ces nouveaux ouvriers vivent une situation différente de leurs prédécesseurs de l’industrie, qui se traduit notamment par une plus grande précarité. Ce sont des métiers dans lesquels le travail s’est flexibilisé, avec un très fort turn-over.
La figure typique de l’ouvrier de l’industrie, si elle correspond encore à une réalité, est devenu un cas d’école. Aujourd’hui, la population ouvrière comprend de plus en plus jeunes, d’immigrés, de femmes. L’ouvrier chez Renault, figure de proue du syndicalisme ouvrier, n’est plus majoritaire.

Justement, quelle part occupent les immigrés dans cette population ?
La place des étrangers immigrés n’a jamais été immense dans le monde ouvrier. On a coutume de dire que si 75 à 80% des étrangers sont ouvriers, seulement 10% environ des ouvriers sont étrangers. Cette proportion étant très variable selon les secteurs et les territoires. Notons aussi que, jadis concentrée dans les grands centres urbains, cette population ouvrière est de nos jours présente partout en France, notamment dans les petites villes et les campagnes. A cause du chômage, les enfants des anciens ouvriers immigrés des années soixante et soixante-dix n’ont pas pu reprendre les emplois occupés par leurs parents. Les « immigrés de la deuxième génération » qui ont réussi se sont tournés vers les professions intermédiaires : enseignement, animation sociale, fonction publique. Ceux qui échouent grossissent les rangs des ouvriers des services.

Quelle est la situation des travailleurs sans-papiers ? Sont-ils eux-mêmes majoritairement ouvriers ?
C’est une population qui accepte les emplois dont personne ne veut, ce qu’on appelle les 3D (pour « Dirty, Dangerous, Demeaning » : « sale, dangereux, dégradant »). Leur situation est pire qu’avant car ces individus peuvent rester sans-papiers dans la durée. Le mouvement récent de grève des sans-papiers employés dans la restauration à Paris a montré qu’on pouvait avoir un travail mais pas de carte de séjour ! Dans les années soixante-dix, l’emploi structurait l’intégration. Une fois la personne embauchée, l’employeur régularisait la situation. Aujourd’hui c’est une population invisible, difficile à comptabiliser et à étudier, qui s’installe durablement dans la misère. Si quelques droits, comme celui de l’école pour les enfants, leurs sont encore consentis, leur situation économique est désastreuse. La grève récente a montré qu’une certaine continuité existait entre anciens et nouveaux ouvriers autour des luttes syndicales. Le travail est un moteur dans l’intégration, car il donne un droit à celui qui l’occupe. Faire un boulot que vous ne voudriez pas donne à ces gens la légitimité de s’exprimer.

Peut-on dire que la situation des immigrés ouvriers est pire qu’il y a trente ou quarante ans ?
A l’époque il n’y avait aucune forme d’accueil. Les immigrés se retrouvaient contraints de dormir à l’hôtel, dans des foyers voire dans des bidonvilles. L’habitat des banlieues a généré en quarante ans des ghettos, même si on hésite à employer ce terme : ce ne sont pas des ghettos stricto sensu (des regroupements ethniques, communautaires) comme en Angleterre, mais plutôt des endroits qui concentrent toute la pauvreté qu’on met à l’écart.  
Comme l’a souligné François Dubet, les immigrés des années soixante étaient intégrés économiquement mais pas culturellement. Alors que leurs enfants sont mieux intégrés à la société française mais souffrent de discriminations, notamment à l’embauche. Mais tout n’est pas noir pour autant : les ouvriers de la première génération se sont installés durablement en France, et dans certains cas leurs enfants ont pu accéder aux classes moyennes et supérieures. Ce qui n’a pas changé, c’est la suspicion généralisée vis-à-vis de ces immigrés, ce qu’on résume par l’expression « wanted but not welcome ». Ils sont perçus comme une nuisance, un problème. Cela n’a pas changé.



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