Patricia Sitruk

Patricia Sitruk

Haut fonctionnaire, elle a été directrice générale du Fonds d'action et de soutien pour l'intégration et la lutte contre les discriminations (Fasil). Elle est aujourd'hui la directrice générale de l'Etablissement public de Cité nationale de l'histoire de l'immigration.

Franck Pinay-Rabaroust - PBM - 02/03/2008
Le grand entretien

La CNHI, lieu de diffusion de savoirs

Ouverte depuis le 10 octobre 2007, la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI) s’est-elle faite une place parmi les grandes institutions culturelles de la capitale ? Entretien avec Patricia Sitruk, directrice générale.

PBM - La CNHI a ouvert ses portes il y a maintenant 4 mois. Quel est votre premier bilan ?
Patricia Sitruk – Nous avions un objectif chiffré fixé à 25 000 visiteurs entre le 10 octobre 2007, date d’ouverture, et la fin de l’année. Nous avons en fait accueilli 50 000 personnes. Exactement le double ! Nous démarrons l’année 2008 avec 10 000 nouvelles entrées en janvier. C’est un succès incontestable. D’un point de vue qualitatif, le constat est identique. Notre public est à l’image de la société dans toute sa diversité : des jeunes, des personnes âgées, beaucoup de familles. Le projet de la Cité est à l’opposé d’un lieu où seules viendraient les personnes issues de l’immigration. Nous parlons ici de la France et de tous ceux qui y vivent. Et notre public l’a bien compris. Pour ne pas rester au seul stade de l’observation et mieux évaluer cette réalité, nous lançons à compter du 15 février une étude pour mieux connaître nos visiteurs.


Votre public est-il différent de celui des musées plus traditionnels comme le Louvre ou Orsay ?
Nous pouvons penser que parmi nos visiteurs de nombreuses personnes pénètrent pour la première fois dans une institution culturelle et plus encore dans un musée national. C’est pour nous un motif de satisfaction très important. Forts de ce constat, nous souhaitons que la CNHI participe à la diffusion de la connaissance de l’histoire de la France et de ceux qui l’ont construite et également à la démocratisation culturelle. Ce premier pas fait dans un musée national, on peut espérer que ces visiteurs hésiteront moins à se rendre dans des lieux culturels comme les musées du Louvre, d’Orsay ou du Quai Branly.

Dans les mois qui ont précédé l’ouverture de la Cité (démission de 8 historiens) et le jour même de l’ouverture (absence d’inauguration officielle), la CNHI a fait l’objet de polémiques. Comment jugez-vous cela avec le recul ?
Le fait que différents sujets d’actualité concernant l’immigration fassent la « une » des journaux a probablement renforcé notre visibilité lors de l’ouverture. De façon générale, la CNHI se doit d’être présente sur les questions d’actualité liées à l’immigration en tant que lieu de diffusion des savoirs. Ainsi nous offrons à tous nos publics un espace spécifique- au sein de l’exposition permanente, et sur notre site internet- intitulé « questionnements contemporains ». Il s’agit là d’apporter des éléments historiques, statistiques, sociologiques de mise en perspective des débats actuels. De même nous organisons des conférences, des colloques ou journées d’étude qui viennent éclairer ces débats. Dans les prochains mois, chacun pourra disposer des ressources écrites et audiovisuelles de notre médiathèque pour s’informer ou approfondir tel ou tel sujet en lien avec l’actualité.
En revanche en tant qu’institution culturelle, notre rôle n’est pas de prendre position dans les débats liés à la politique d’immigration.
Comment la CNHI, institution nationale, peut-elle prétendre à l’objectivité dans un domaine, l’immigration, où les points de vue peuvent être radicalement différents ?
Plutôt que d’objectivité, je préfère parler de rigueur scientifique. Tous nos contenus sont réalisés par des scientifiques, qu’ils soient historiens, sociologues ou démographes. C’est le cas pour les contenus de l’espace « questionnements contemporains »* que j’évoquais il y a un instant. Nous nous sommes appuyés sur plusieurs spécialistes pour rédiger ces textes. C’est également la méthode que nous avons mise en place pour la série de tables lumineuses que le visiteur peut découvrir tout au long du parcours de l’exposition permanente. Ces tables thématiques présentent la dimension historique collective de notre propos avec des références chronologiques, statistiques, législatives… L’équipe du musée a dans un premier temps proposé les contenus de base. Puis nous avons sollicité des historiens spécialistes de l’histoire de l’immigration et plus particulièrement de la thématique traitée pour une relecture critique individuelle puis collective. Cette relecture a donné lieu a des propositions d’évolution des contenus qui ont été très précieuses. C’est grâce à cette rigueur et aux regards croisés des experts parmi les plus reconnus qu’après quatre mois d’existence, on ne nous a pas opposé d’erreur historique.

Pour développer l’appropriation collective du thème de l’immigration, la CNHI n’est pas seule. Vous avez depuis longtemps constitué un réseau. Quel est son rôle ?
Il est plus juste de dire que ce réseau préexistait à la Cité qui s’est appuyée sur son expérience pour construire son projet. Il est constitué de représentants de la société civile, de collectivités locales, des universités, du monde associatif, d’artistes… C’est un réseau extrêmement large qui permet de nourrir et d’amplifier l’appropriation collective des objectifs de la Cité. Ce réseau de partenaires contribue à la mise en œuvre et à la diffusion de nos activités hors les murs, particulièrement au plan local, qu’il s’agisse de colloques, d’expositions temporaires ou tout autre événement coproduit. C’est en fédérant ainsi autour d’elle de nombreuses initiatives que la Cité réussira sa mission. Ce réseau est un acteur clé dans la vie de la CNHI.

Que vous disent ou vous écrivent les visiteurs à leur sortie de l’exposition permanente, « Repères » ?
Les visiteurs ont à leur disposition des fiches-contacts sur lesquelles ils peuvent consigner leurs impressions. Les réponses sont très majoritairement positives avec trois points forts : la Cité apparaît comme une réponse à une attente culturelle et sociale. Elle comble ainsi un manque : les contenus de l’exposition contribuent à la reconnaissance de l’apport des immigrés à la France ! Enfin, la visite suscite des moments d’émotions très bouleversants. Néanmoins, nous avons pu relever quelques frustrations qui tournent autour de deux éléments: « Vous ne traitez pas ou trop peu « ma » communauté d’origine », d’autres trouvent que nous nous attardons insuffisamment sur la période coloniale et post-coloniale. Il est évident que nous ne pouvons pas traiter de toutes les communautés qui ont immigré en France ce qui d’ailleurs est contraire à notre approche. De même la période coloniale est un des éléments du contenu historique mais l’histoire de l’immigration ne peut être réduite à celle-ci. L’histoire des migrations belges, portugaises ou italiennes depuis deux siècles nous éclaire sur les migrations qui vont suivrent. Il y a également une attente du public pour que notre exposition traite de façon plus importante de l’actualité. En choisissant le temps long (l’exposition « Repères » couvre deux siècles d’histoire de l’immigration, ndlr), nous voulons donner des clés pour comprendre la complexité présente.

Quels sont les prochains grands rendez-vous de la CNHI pour cette année 2008 ?
Plusieurs grands rendez-vous sont inscrits au programme de la CNHI. Le premier sera l’ouverture d’un auditorium de près de 200 places au printemps, le 15 avril. Nous y organiserons, dans le prolongement de notre activité muséographique, des conférences, des projections de film, des lectures ou des spectacles musicaux. En mai, la CNHI présentera la première exposition temporaire produite intégralement par le service du musée de la Cité. Elle aura pour thème « 1931, les étrangers en France au temps de l’exposition coloniale ». Outre le fait que c’est l’année de construction du Palais de la porte dorée où est installée la Cité, c’est également une période importante de l’histoire de l’immigration en France : nous sommes à l’apogée de l’empire colonial et le nombre des étrangers atteint un pic dans l’hexagone.
Depuis le mois de janvier nous avons lancé un programme de collecte de mémoire vivante qui constituera la première collection nationale d’archives orales de l’immigration. Lazare Ponticelli, le dernier poilu survivant de la Grande Guerre, a accepté d’en être le premier grand témoin. Ce recueil de mémoire vivante, réalisé par une historienne, favorisera à terme le dialogue entre les générations. Nous sommes ainsi au cœur de notre mission de transmission de la mémoire et de l’histoire ! Enfin, la Cité développe un programme de recherche et se rapproche actuellement du monde universitaire pour formaliser sa méthode de travail.

Coté public, vous misez également sur des partenariats avec les collectivités locales et le monde scolaire ?
Le public jeune et scolaire représente une part importante de notre fréquentation. Nous mettons en place des partenariats avec des collectivités locales pour faciliter la venue des plus jeunes à la Cité. Nous avons pour projet de signer une convention en ce sens avec les centres de loisirs de la Ville de Paris. Il faut signaler qu’il y a une forte demande du monde enseignant qui désire visiter la Cité pour compléter des programmes scolaires encore trop elliptiques sur le sujet de l’immigration (cf. le rapport Falaize). La CNHI met d’ailleurs à disposition du corps enseignant des outils pour faciliter ce travail de transmission à leurs élèves et faire que, demain, ces adultes en devenir, aient un nouveau regard sur la richesse humaine de la France.

* Exemple : « qu’est-ce qu’un étranger ? », « qu’est qu’un réfugié ? », « qu’est-ce qu’un sans-papiers ? », « comment définir le racisme ? », « qu’entend-on par diaspora ? »

Informations pratiques

Sur la toile

Le site de la CNHI



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