Souleymane Diamanka

Souleymane Diamanka

Né au Sénégal, il est le descendant d'une longue lignée de bergers peuls. Dès l'âge de 2 ans, il suit son père en France et s'installe, en famille, à Bordeaux. Son premier album, "Hiver peul", est sorti en 2007 chez Barclay.

Habibou Bangré - PBM - 08/12/2007
Point de vue

"On parlait le peul en verlan ou le franco-peul"

En rentrant de l’école, le slammeur d’origine sénégalaise Souleymane Diamanka et ses six frères et sœurs devaient laisser le français sur le pas de la porte et parler uniquement peul. L’artiste revient sur son apprentissage simultané des deux langues.

PBM - Comment se passaient les devoirs lorsque vous étiez enfant ?
Souleymane Diamanka
- Nos parents travaillaient et ne parlaient que le peul. Ce sont donc mes deux grandes sœurs qui avaient appris le français à l’école qui faisaient notre éducation. La langue qu’elles utilisaient dépendait de l’exercice. Pour me montrer la facilité d’une règle de grammaire française, elles passaient par la complexité du peul. Elles me disaient par exemple : « En peul, pour le pluriel, il faut complètement changer le mot. Mais en français il faut juste rajouter un "S" ». L’élément comparatif était toujours le peul.

Cela vous est-il arrivé de mélanger les deux langues ?
Ça arrivait au début. Le peul ne dit jamais les choses directement. Quand un enfant veut aller aux toilettes, il dit qu’il veut faire un détour. Quand on dit qu’on a le ventre qui coure, c’est une façon élégante de dire qu’on a la diarrhée. Comme on connaissait les expressions peules, ont les traduisait en français et ça faisait bien rire nos sœurs quand elles devaient expliquer à nos professeurs ce que nous voulions dire ! C’est là que j’ai vu à quel point la langue peule est poétique. Tout passe par la métaphore.
 
Avez-vous sciemment fusionné vos langues pour « crypter » ce que vous vouliez dire ?
Comme le français était la langue que l’on devait utiliser dehors, on le parlait un peu à la maison quand on ne voulait pas que nos parents comprennent nos conspirations (rires). A l’école, on parlait peul quand on ne voulait pas que nos potes comprennent ce qu’on disait. Et quand mes parents ont commencé à comprendre le français, on parlait le peul en verlan ou le « franco-peul »…
 
Considérez-vous que c’est un atout de maîtriser deux langues ?
C’est un plus, mais à un moment je me suis posé la question. Il y avait des Turcs dans ma classe qui ne parlaient que turc à la maison et les professeurs étaient plus indulgents avec eux. J’ai demandé pourquoi, parce que moi je ne parlais que peul à la maison, et on m’a dit que je m’en sortais mieux. C’est là que j’ai compris qu’il était possible d’être aussi à l’aise dans l’une ou l’autre langue. J’avais d’ailleurs le réflexe de donner à mes professeurs l’équivalent peul d’une règle française.

L’apprentissage simultané du français et du peul a-t-il posé des problèmes à vos frères et sœurs ?
Non. En plus du français et du peul, ils parlent le Wolof… et mieux que moi ! Cela dit, beaucoup de parents peuls sont dépassés, perdus, et ils ont des enfants qui parlent mal le peul et mal le français. Du coup, à la maison, les gens ne peuvent pas communiquer. C’est vrai qu’enseigner le peul demande du temps car c’est une langue très complexe et très riche : il y a par exemple 21 façons de dire « ce », selon l’être ou l’objet… Mon père avait enregistré des cassettes où il ne parle que peul pour qu’on puisse l’écouter et qu’on ne soit pas des étrangers vivant sous le même toit. A ce sujet, beaucoup m’ont remercié pour mon album L’Hiver Peul, où il y a notamment des vers peuls : ils disent que cela a permis de recréer un dialogue autour de la langue peul. Surtout chez les jeunes.

Que pensez-vous des professeurs qui préconisent aux migrants de ne parler que français à leurs enfants pour qu’ils assimilent mieux la langue ?
Je pense que c’est une erreur. La langue maternelle véhicule un raisonnement et permet de puiser une humanité propre à un pays, un peuple. On devrait encourager les élèves à être fiers de leur langue maternelle. Ma grande sœur a 4 filles et mes parents leur parlent toujours en peul. Elles comprennent et parlent le français et le peul parfaitement. Quant à moi, je suis content que mes parents aient insisté pour nous apprendre le peul car aujourd’hui j’ai quelque chose à partager.
 
Comptez-vous apprendre le peul à vos enfants comme vos parents vous l’ont appris ?
Je ne leur parlerai pas forcément toujours qu’en peul à la maison parce que j’ai grandi ici et que je suis 100% français et 100% peul. Mais je ferai en sorte de leur parler peul car, comme dit mon père, un Peul qui ne parle pas sa langue n’est peul que de peau. Il y a aussi des adages peuls qui accompagnent les gens tout au long de leur vie et je trouve important que mes enfants les connaissent. Et si jamais leur mère a une autre langue natale que le peul et le français, ils auront la chance d’avoir trois langues !

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