Propos recueillis par Laura Candella – pbm - 07/02/2008
Point de vue

De jeunes écrivains s’engagent pour une autre France

Ecrire est pour lui « une nécessité impérieuse » qui ne s’explique pas. Son espoir pour la France ? Que la notion de « vivre ensemble » devienne réalité. Entretien avec Mohamed Razane, président engagé du collectif d’écrivains « Qui fait la France ?»

PBM - Quel est le point de départ du collectif « Qui fait la France ? » ?
Mohamed Razane - Le collectif est né d’une rencontre d’auteurs. En 2006, nous sortions tous notre premier roman. Au travers de nos rencontres, nous avons pris connaissance de nos positions respectives. Au delà de l’écriture, ce qui nous a rassemblé c’est notre intérêt partagé pour la chose publique, nos indignations communes qui se faisaient écho dans nos ouvrages. Rapidement, ils nous est apparu nécessaire d’aller au delà de l’aventure individuelle pour embrasser le collectif et donner plus de poids à la fois à nos colères mais aussi à nos espoirs. Le collectif « Qui fait la France ? » rassemble des écrivains qui ont pour objectif d’interpeller le champ de la littérature sur la situation de notre pays, les crispations qui l’habitent et les enjeux qui se jouent aujourd’hui pour demain.

Cet objectif a-t-il été atteint avec votre premier ouvrage collectif « Chronique d’une société annoncée » ?
Ce livre contient surtout nos espoirs pour demain, ceux d’une société qui serait à l’image de la population qui la compose. Pour être concret, huit millions de Français sont issus de l’immigration dans une population d’un peu plus de soixante millions de personnes. Je trouve que ça pèse et pourtant, dans la sphère publique, médiatique et dans les lieux de responsabilité, ils ne sont pas présents. Les politiques parlent de communautarisme dans les quartiers alors qu’ils sont les premiers à le pratiquer. Il suffit de regarder l’Assemblée nationale, elle est blanche ! Avec cet ouvrage, nous voulons également montrer que le métissage fait la richesse de la France. Si elle acceptait plus cette diversité, elle pourrait être un laboratoire d’idées formidable. Times magazine a consacré un article à « la mort de la culture française ». Cet article est une diatribe sur le déclin de notre culture. Je suis totalement en accord avec l’idée qu’une des chances de notre pays repose sur la valorisation de la diversité culturelle qui compose son sol. C’est comme ça qu’elle pourra se redonner la chance de briller à nouveau. C’est une bonne leçon et c’est ce en quoi nous croyons.

Pensez-vous réellement que cet ouvrage vous permettra de peser dans le débat public ?
Nous pensons qu’il est nécessaire que la littérature se mêle des questions publiques. D’ailleurs c’est en cela que nous nous considérons comme les héritiers de la littérature de Rousseau, Zola ou Stendhal qui décrit le roman « comme un miroir que l’on promène le long d’un chemin ». Cette littérature est d’autant plus appropriée que la France traverse des crispations identitaires, sociales et politiques. Il est nécessaire que la littérature investisse ces thèmes. Et nous, nous le faisons par la narration des souffrances particulières de ceux que l’on appelle « les invisibles ».

Qu’entendez-vous par « invisible » ?
Aujourd’hui on est passé d’une lecture marxiste des classes sociales à une nouvelle lecture qui serait la classe des visibles et celle des invisibles. N’ont d’existence que ceux qui habitent la boîte magique. Notre constat, c’est qu’on est passé insidieusement dans une société qui crée une scission entre ceux qui sont vus et les autres. Ceux qui sont présents à la télévision et ceux qui ne le sont pas. Sans aller jusqu’à parler de stars, il s’agit plutôt des choix éditoriaux, des angles et de la façon dont les sujets d’actualité sont traités. La télévision est devenue le « prêt à penser » national, la fenêtre sur ce que vivent les autres, et pourtant elle ne donne à voir qu’une société de la jouissance laissant de côté les sans voix, les invisibles.

Est-ce cela la finalité de la littérature du réel, donner de la visibilité aux « invisibles » ?
La littérature du réel n’a pas pour vocation d’apaiser les tensions, de réparer des injustices ou de se faire le porte-parole des invisibles. Elle est plutôt un miroir, une traduction écrite des choses contemporaines. Elle met en exergue une situation ou un parcours. C’est une littérature qui vient contrebalancer une autre littérature imposante, celle de la jouissance. Le réel doit s’entendre en termes de narration des vies de nos contemporains et pas une littérature qui dit des vérités. Et en cela elle permet de décrire des tranches de vie et de donner une certaine visibilité à ceux que l’on n’entend jamais. Elle nous permet d’inscrire des problèmes sociaux dans la sphère publique.

Avez-vous réussi à positionner votre discours dans la sphère médiatique ?
Nous sommes présents au niveau de la presse et de la radio. En ce qui concerne la télévision, c’est plus compliqué. Nous sommes considérés comme un mouvement subversif. Les gens n’ont pas trop envie d’entendre ce que nous avons à dire. Ils veulent rester dans leur petit milieu et s’inviter entre amis. C’est limite incestueux ! Ils ont tendance à oublier que les espaces publics nous appartiennent autant qu’à eux. Nous voulons donc les investir.
Nous avons créé un site internet pour être réactif par rapport à l’actualité et aux choses qui nous indignent. Mais notre marge de manœuvre n’est pas à la hauteur de nos espoirs. Il faudrait qu’on puisse produire quelque chose qui va au-delà de la réaction, proposer un autre discours. Nous mettrons toute l’énergie qu’il faut pour venir en contrepoids des discours entendus et proposer ainsi une alternative aux gens qui n’appréhendent les réalités de notre pays qu’à travers cette boîte magique.

Et vos rapports avec les partis politiques ?
Nous ne voulons pas être associés à un parti politique. On a tenté de nous récupérer, mais nous avons refusé. On s’intéresse à la politique au sens noble. C’est aussi l’une des raisons de notre déception car tous les mouvements qui se sont créés ont eu une certaine proximité avec les partis politiques. Nous ne voulons pas être instrumentalisés. Pour une fois un collectif se créé sans motivation politique mais simplement animé par l’espoir d’un vrai « vivre ensemble demain ». Nous ne sommes pas là pour représenter les blacks et les « rebeux » de banlieue, nous voulons juste montrer que l’agriculteur de la Creuse fait face aux mêmes problématiques que Mohamed et son ami dans le 93. Ils sont, au fond, très proches alors qu’on les présentent toujours comme très éloignés. Ils ont tout pour se solidariser.

Les bénéfices de la vente de l’ouvrage « Chronique d’une société annoncée » servent à financer une association. Quelle est sa finalité ?
Soutenir la création périphérique. Quand je dis périphérique, c’est par rapport au point central qu’est Paris dans notre pays. Périphérique, c’est à la fois nos banlieues, mais aussi nos bourgs et nos campagnes. C’est le message que nous avons du mal à faire passer car on nous qualifie de littérature du bitume, de collectif de banlieue. Pour nous ce n’est pas le cas, on s’intéresse aux sans voix. Nous voulons leur donner la possibilité d’accéder à des réseaux, des moyens et pouvoir pratiquer leur art. C’est l’objectif de notre association. Et si nous arrivons à révéler une dizaine de talents par an, en faisant une grosse opération sur Paris, ce sera déjà pas mal.



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