Le monde du doublage broie du noir !
La Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) a rendu une délibération le 15 décembre 2008 relative à la prévention des discriminations dans le doublage. Elle rappelle notamment que « le choix d’un comédien-doubleur doit se faire en fonction de la qualité de sa voix et de sa compétence, et non en raison de sa couleur de peau ou de son origine ». Les choses ont-elles changé depuis ? Entretien avec Yasmine Modestine, comédienne métisse, à l’origine de la décision de la Halde.
PBM - La décision de la Halde du 15 décembre 2008 est sans ambiguïté : elle relève l’existence de préjugés selon lesquels « les comédiens-doubleurs noirs ne pourrait doubler que des comédiens noirs, contrairement aux comédiens-doubleurs blancs qui auraient une voix universelle ». Cette décision est-elle conforme à vos attentes ?
Yasmine Modestine - Pour la première fois de son histoire, la Halde a rendu une décision qui touche tout un secteur professionnel. En cela, cette délibération est déjà remarquable. J’ai également pu noter que la chef de plateau qui m'a discriminée et la société qui l'a cautionnée ont un rappel à la loi. Les autres professionnels du doublage n’ont que des recommandations. Cela prouve que si la Haute autorité n’a pas pu statuer sur mon cas par manque de preuves, elle a tout de même assez d’éléments pour penser que les discriminations ne sont pas un simple cas isolé. J’estime néanmoins que la Halde est encore timorée dans ses sanctions. Aux Etats unis ou en Angleterre, la sanction aurait été plus efficace, et évidemment économique. Je pense qu'il y a en France une difficulté à sanctionner comme il se doit les discriminations. La France est une société grecque où le citoyen, c'est à dire l'homme blanc barbu, perd petit à petit sa domination. Il faut se rappeler que les sanctions économiques de la France envers le régime d'apartheid d'Afrique du Sud sont venues très tard, en 1986, et faisaient partie d'une décision collective de l'Europe des Douze. La mise en place de l'apartheid datait de 1948. La ségrégation raciale, elle, était en place depuis trois siècles.
Le Collège de la Halde voulait être informé dans un délai de 3 mois des suites données à ses recommandations. Savez-vous si cet engagement a été respecté ?
Non je n'en sais rien. En revanche, je sais que le club Averroès a écrit à toutes les sociétés de doublage en France et aux sociétés distributrices américaines pour leur dire qu'il suivait ce dossier de près.
Après cette délibération et les quelques articles de presse sur le sujet, sentez-vous une évolution ou, tout au moins, une prise de conscience des discriminations sur les plateaux de cinéma et dans les doublages des voix ?
Je suis désormais boycottée dans le doublage. Je n'ai pas été sur un plateau de doublage depuis très longtemps ! De ce qu’en j’entends, j'ai l'impression qu'il y a toujours deux univers : celui des Beurs, des Noirs, des Asiatiques que l’on retrouve dans des films qui parlent de la banlieue et celui des films à acteurs blancs qui parlent d'une vie d'où la couleur est absente. Je ne vois pas une fluidité comme je peux le voir dans les séries et films américains. Le non-blanc est encore anxiogène au cinéma. Je ne vais d'ailleurs plus voir les films français. J'ai cru pendant longtemps que j'appartenais à un monde qui, en fait, ne me reconnaît pas. En passant récemment un casting, j'ai rapidement compris que le réalisateur était incapable d’envisager une actrice de ma couleur pour le première rôle. C’est terrifiant d’en être là en 2009.
Le monde du cinéma serait, selon vous, un monde ouvertement raciste ?
Je suis persuadée que c’est un monde où le racisme est très présent. C'est un racisme qui s'ignore, un racisme de "bonne foi" je dirai. Et le regard que je porte est partagé par beaucoup de personnes dites de la "visibilité" dans ce métier. Certaines le disent à voix haute, d'autres à voix basse. Comme c'est un métier difficile dans lequel les places sont chères, le préjugé "de couleur" s'exerce de façon floue mais éliminatoire. Et le doublage est une branche de ce métier.
Il y a encore un fond inconscient de l’universalité blanche, parfois déguisé par une inversion émotionnelle : quand on s'extasie sur ces noirs qui dansent bien et qui courent vite, on privilégie l'inné sur l'acquis, tout en réduisant le noir à ces deux caractéristiques. Puisqu'il court vite, il ne peut pas être un bon comédien. On peut donc entendre sur les plateaux que "les noirs ont des voix spéciales" comme si noire était une nationalité, une culture et que nous venions du Noirland.
La ville de Paris a organisé le 12 mars 2009 un colloque intitulé « Décolonisons les imaginaires et se définit désormais comme « une ville pionnière dans la lutte contre les discriminations ». Yamina Benguigui, adjointe au maire de Paris chargée des droits de l’homme et de la lutte contre les discriminations, a présenté des engagements précis pour lutter contre le racisme. Quelle est votre opinion ?
Ce colloque était une très bonne chose. C'est un signe que les choses changent. Maintenant il faut voir les actions qui en découlent et les conséquences concrètes pour les principaux intéressés. Le maire de Paris, Bertrand Delanoë me donne toute confiance sur ces sujets. Quant à Yamina Benguigui, son parcours engagé me permet de penser qu’elle ira au bout de ses projets.
Informations pratiques
Sur la toile
Club Averroes, observatoire de la diversité dans les médias
http://club.averroes.free.fr
La Halde
11 rue Saint-Georges - 9e arr. - 01.55.31.61.00 - www.halde.fr
Yasmine Modestine
www.myspace.com/yasminemodestine - http://www.yasminemodestine.com
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