Emmanuelle Bauquis - PBM - 16/06/2009
Analyses

Réfugiés climatiques : une bombe migratoire à retardement ?

Les images d’apocalypse climatique qui envahissent nos écrans véhiculent un autre spectre : celui de déferlements migratoires menaçant de s’abattre sur un monde occidental plutôt enclin à relever ses ponts-levis. Derrière le mythe des invasions à venir, quelles réalités recouvrent la désignation de « réfugié climatique » ?

La notion de « réfugié climatique » (cf article de Cédric Raux, "La protection des réfugiés climatiques en question") désigne d’abord un flou juridique mais aussi scientifique. Certes, les cas devenus emblématiques, comme la disparition d’îles par élévation du niveau de la mer, ne laissent guère de doute quant au nécessaire déplacement de leurs habitants. Mais leur caractère prévisible permet d’organiser d’ores et déjà ces migrations, par le biais d’accord avec des Etats d’accueil, comme la Nouvelle-Zélande pour les Tuvalu, ou l’achat de terres immergées par les Maldives. C’est toute la gamme, plus ou moins certaine, des changements géographiques, qui ouvre la voie à l’imagination : la multiplication et l’intensification des ouragans, des inondations et des sécheresses, la progression de la désertification peuvent entraîner la destruction de l’habitat, rendre les sols impropres à l’agriculture et finalement compromettre toute possibilité de vie humaine.

50 millions de refugiés en 2010

Cette incertitude relative permet la diffusion de tout un éventail de chiffres. Dès les années 1990, Norman Myers (éminence environnementaliste de l’université d’Oxford en Angleterre) évalue à 150 puis à 200 millions le nombre de personnes concernées en 2050. Son estimation – à laquelle il souhaitait, de son propre aveu, faire jouer le rôle de sonnette d’alarme plutôt que de référence scientifique - est reprise en 2006 par le rapport Stern, sur l’économie du changement climatique. L’association humanitaire britannique Christian Aid fait monter les enchères, prévoyant le déplacement d’un milliard de personnes à cette échéance ! Il faut préciser qu’elle inclut dans son évaluation le nombre de déplacés pour cause de grands projets de développement, dont l’exemple type est le grand barrage hydroélectrique, qui suppose parfois l’engloutissement de régions entières (c’est le cas, par exemple, en Chine avec le barrage des Trois-Gorges). Quant au programme Environnement des Nations Unies, il frappe les esprits à court terme en envisageant le déplacement de 50 millions de personnes en 2010.

Variation marginale des flux migratoires

En réalité, le facteur environnemental semble indissociable d’autres facteurs de migrations économiques ou politiques. L’appauvrissement des sols ou la désertification augmentent la tentation de l’exode rural. La disparition des terres, en particulier agricoles, peut se décliner aussi en facteur de migration politique, dans la mesure où elle participe au déclenchement de conflits locaux. Ainsi, dès aujourd’hui, la tragédie du Darfour est en partie liée à une tentative d’expansion territoriale motivée par un phénomène de désertification.
Ces innombrables (au sens strict) migrants s’apprêtent-ils à assiéger les économies développées ? L’essentiel des migrations climatiques se fera à l’échelle nationale, voire régionale. Les migrations internationales prévisibles concerneront des pays frontaliers, selon les spécialistes. Des réponses politiques se dessinent même pour éviter d’acculer les populations à la migration. Ces « politiques d’adaptation », économiques et sociales, intègrent les contraintes à venir pour donner la possibilité de perdurer au peuplement local. De façon paradoxale, ces politiques d’adaptation peuvent s’appuyer sur des traditions locales ancestrales, issues d’une connaissance intime de l’environnement. L’équation du nombre de réfugiés climatiques et de leurs destinations ne doit donc pas seulement inclure les facteurs de départ mais aussi les facteurs de stabilité… Les seuls effets du changement climatique devraient donc entraîner une variation marginale des flux migratoires.

Des réfugiés climatiques impossibles à évaluer

Le mot de la fin revient au chercheur François Gemenne*, membre du programme européen Each-For sur les migrations liées aux changements climatiques. Voici ses propos lors de la journée d’étude du Groupe d’information et de soutien aux immigrés (Gisti), le 14 décembre 2007 à Paris : « Il n’est possible ni de compter, ni même d’évaluer les réfugiés potentiels concernés (…) d’abord parce qu’on ne les a pas définis de façon claire ; ensuite parce que ce qu’on peut compter, ce qu’on peut évaluer, ce sont les populations qui vivent dans des régions à risque, risque de désertification, risque d’inondation. Mais il est impossible de savoir quelle sera la stratégie développée par ces populations : quelles sont celles qui vont choisir de migrer, celles qui vont rester, celles qui vont parvenir à s’adapter, celles qui n’y parviendront pas ? Enfin (…) on parle d’événements futurs, et la question de la croissance démographique, de l’explosion démographique parfois et de la localisation de ces populations est difficile à prévoir. »

* François Gemenne est chercheur au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri) à l’Institut d’études politiques de Paris et au Centre d’études de l’ethnicité et des migrations (Cedem) à l’université de Liège en Belgique.


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