Habibou Bangré - PBM - 02/06/2009
Enquête

Soirées gays ethniques parisiennes, une dérive communautaire ?

Des soirées ethniques sont régulièrement organisées pour les homosexuels africains et asiatiques de Paris. Au-delà du divertissement, ces rendez-vous jouent un rôle social majeur mais inversent parfois les discriminations.

BBB. Les soirées Black Blanc Beur se sont fait un nom dans le milieu de la nuit homosexuel parisien. A l’origine du concept, Fouad Zeraoui, très fier du chemin parcouru : « Douze années de succès. Depuis deux ans, nos soirées cartonnent à la Loco tous les dimanches de 20h à minuit, dans une salle quatre fois plus grande ! Un meilleur son et des lumières dignes d'un méga show. »

Fouad Zeraoui raconte qu’au départ l’objectif était de « favoriser la visibilité des beurs gays ». Avec le temps, un deuxième « B » s’est ajouté, puis un troisième. « Une génération de Blancs est proche des gays beurs et blacks sur les plans culturel, social, sexuel... », justifie le quadragénaire d’origine algérienne, qui avoue sans complexe que les soirées BBB lui permettent de s’enrichir.

Outre les soirées de Fouad Zeraoui, la boîte de nuit Le Club organise régulièrement des soirées afro-caribéennes. Gwladys .P., chargée de communication événementielle : « Autour de moi, beaucoup se plaignaient de n’avoir que Le Club comme lieu de référence : ils désiraient autre chose, plus de choix pour sortir ! ». En août 2006, elle lance les soirées Afro-Ka.Ribbean pour les gays, lesbiennes, bisexuels et « tous ceux qui veulent se la jouer collé-serré ».

« Rencontrer des personnes qui nous ressemblent »

Plus de choix pour sortir et se rapprocher de sa culture. « Dans les boîtes "blanches" de province, il n’y a pas notre musique. Alors quand je vais à Paris, je pars en soirée [gay ethnique] avec des amis et on retrouve une musique r’nb, dancehall et un peu dancefloor », raconte Teddy, un Guadeloupéen de 25 ans installé à Evreux (Nord). Habitué des soirées BBB, il précise : « Les Afro-Antillais restent plutôt dans la salle du bas, où on passe du r’nb, du rap, de la dance. Les Maghrébins sont en général dans la salle du haut, spécial raï. Les deux communautés ne se mélangent pas trop ».

Matt, un camarade de Teddy, fréquente « de moins ne moins » ce genre de soirées, qu’il finit par trouver « étouffantes ». Le Martiniquais de 24 ans reconnaît cependant qu’elles « permettent de rencontrer des personnes qui nous ressemblent, qui ont les mêmes affinités que nous ». « Souvent, renchérit Teddy, les homos blacks se cachent parce que nos communautés n’acceptent pas notre sexualité. Dans ces soirées, on s’assume plus, on se rend compte qu’on n’est pas les seuls blacks homos. » Il conclut donc qu’« il faudrait plus de boîtes gays ethniques ». Surtout que « beaucoup d’homosexuels noirs ne connaissent même pas l’existence de ce type de soirées et se tournent vers les soirées hétéros où ils se cachent pour exister ! », lance Gwladys .P.

Contourner le racisme

D’aucuns se rabattraient sur les soirées gays ethniques faute de pouvoir entrer dans les lieux homos « classiques ». « Au début, les homos ethniques étaient interdits presque partout dans les lieux gays, le Queen en tête. Ça, on a tendance à l'oublier », observe Fouad Zeraoui. « Des vigiles légitiment le racisme », témoigne l’artiste franco-gabonais Jann Halexander, membre de la commission culture de Tjenbé Rèd, une association de noirs et métis lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels.

« Ce n’est pas parce qu’on est gay, et donc issu d’une minorité, que l’on n’a pas des réactions identiques à celles des hétéros ou dans la société en général. Il y a des gays racistes, comme il y a des gays misogynes et des gays jeunes et beaux qui font une ségrégation par rapport à l’âge ou au physique », confie Rémi Calmon, directeur exécutif du Syndicat national des entreprises gaies (Sneg).

Les Noirs ne seraient pas les seules victimes de discrimination. Sven « aime les hommes de couleur » et a fait le tour de plusieurs fêtes gays ethniques. Il indique qu’il ne s’est « jamais senti mal à l’aise » aux soirées BBB, même s’il déplore les « concours de beauté masculine où seuls les Blacks et les Beurs peuvent concourir ». En revanche, il reste « choqué » du « sectarisme » du Club, où il s’est rendu à quelques reprises entre 2000 et 2004. « J’étais "invisible", se souvient-il. Je n’ai jamais subi de racisme, mais il est clair que la population de cette soirée n’aime exclusivement que les personnes comme elles. Certains de mes amis ou connaissances blacks qui fréquentent cette soirée m’ont d’ailleurs dit clairement qu’il était mal vu de fréquenter un Européen. »

« Dommage de discriminer à son tour »

« Les gens se disent qu’un Noir qui s’affiche avec un Blanc, surtout s’il est plus âgé, est forcément là pour le fric », ajoute Jann Halexander, par ailleurs ami de Sven. « Il a fallu que je sois confronté au milieu gay black pour voir les préjugés des Noirs envers les Blancs », poursuit le métis bisexuel de 26 ans, relatant ses premières expériences au Club, juste après ses 18 ans. « Si l’on est discriminé en tant que minorité sexuelle et qu’on impose la discrimination à son tour, c’est dommage, tranche Rémi Calmon. Les soirées gays ethniques peuvent palier un problème de discrimination dans la communauté gay mais elles n’ont d’intérêt que si elles s’ouvrent aux autres communautés de même orientation sexuelle. »

Alors quel avenir pour ces soirées ? Gwladys .P répond sans hésiter qu’elles prendront en importance. « Si vous regardez l’industrie de la musique antillaise, africaine, haïtienne, capverdienne… elle est en pleine expansion ! », argumente-elle. Rémi Calmon, lui, est plus sceptique : « Je pense que ces soirées sont appelées à disparaître, mais tout dépend de la motivation pour laquelle elles ont été créées. Si c’est pour lutter contre l’homophobie et le racisme, elles ont encore de beaux jours devant elles. »

 

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Et les Asiatiques ?

Georges Levet, ancien président et secrétaire général du Long Yang Club raconte :

« A la fin des années 70 et au début des années 80, une communauté asiatique principalement formée de Vietnamiens s’est installée dans le 13e arrondissement de Paris. Les jeunes ayant une tendance gay se cachaient : il était hors de question pour eux de vivre leur sexualité de façon ouverte. Ils se retrouvaient dans une boîte minuscule de la rue Vivienne. C’était quasiment le seul endroit où ils pouvaient se réunir et parler du pays. C’était très soft.

Au milieu des années 80, la boîte a fermé et les gays asiatiques se sont retrouvés sans aucun lieu de rendez-vous. Jusqu’en 1993, où le Long Yang Club de Paris s’est formé sur le modèle du Long Yang Club de Londres qui, lui, existait depuis 1983. L’idée était de regrouper toutes les ethnies asiatiques avec l’idée qu’ils puissent échanger entre eux et avec nous, Français d'origine.

En 1995, le Long Yang Club a pris son rythme de croisière. Il a noué un partenariat avec le bar London. Très vite, nous avons organisé des soirées hebdomadaires tous les mardis soirs. Le succès a été plutôt bon. Au départ, il y avait surtout des Vietnamiens. Le temps a passé et après il y a eu beaucoup plus de jeunes chinois, et quelques Thaïs et Laotiens.

Un de nos membres, Jérôme Mangeot a trouvé  que les soirées du Long Yang Club étaient conviviales mais pas assez festives. Il a voulu monter des soirées plus branchées et destinées aux jeunes, disons âgés entre 18 et 30 ans. En 2005, il a commencé les soirées AZN aux Bains Douches. Ça a commencé timidement et, après quelques mois, cette affaire a bien pris et les soirées AZN sont devenues une référence dans le milieu asiatico-parisien.

Les soirées AZN sont des soirées plutôt disco où les jeunes asiatiques cherchent à s’éclater, et quelquefois à picoler un peu. Aux soirées du Long Yang Club, les Asiatiques veulent rencontrer des gens pour trouver du boulot, parler chinois, savoir comment intégrer la société française mais ils espèrent aussi trouver un petit ami français, et plus rarement asiatique.

Au début, certains au Long Yang Club percevaient les soirées AZN comme une concurrence et craignaient une perte de membres. Mais les deux associations sont très complémentaires. Des membres de l’association vont le mardi aux soirées du Long Yang Club, qui se déroulent désormais à l’Eagle, et vont le samedi aux soirées AZN.

Au final, de quasi invisible, la communauté gay asiatique est nettement plus visible. »

HB.